Avantages et inconvénients

Les imaginatifs visuels, quand on en discute, sont souvent étonnés, voire incrédules et, une certaine frange d’entre eux nous regarde, avec une vague lueur de pitié, comme si nous étions à plaindre, comme si nous avions un handicap majeur, comme si nous passions à côté de l’essentiel.

Gâteau? Was ist das?

D’abord, comme je l’ai déjà souligné, un aphantasique n’a aucune idée, aucun moyen de s’imaginer ce que la plupart voient et le principe même, la sensation de l’image mentale. Donc, on n’est pas à plaindre. Imaginez que vous n’ayez jamais mangé de pâtisserie et que, tout à coup, quelqu’un débarque:

“Quoi? Non c’est pas possible, t’en as jamais mangé? Mais comment tu fais pour te nourrir, pour survivre? Moi, sans pâtisserie, ma vie serait horrible, je n’envisage même pas une vie sans pâtisserie!”

OK mais toi qui n’en a jamais mangé, qui ne conçoit même pas l’idée d’un gâteau au chocolat ou d’un baba au rhum, ben tu t’en fous complètement; ça ne te manque pas, surtout que contrairement à la pâtisserie, l’imagerie mentale ben t’y auras, a priori, jamais accès.

Silhouette d’une personne sous un ciel nuageux, symbolisant la perception unique et la sérénité liée à l’aphantasie. Photo de Nick Chen sur Unsplash.
Photo de Nick Chensur Unsplash

Après, si je reprends les chapitres précédent, c’est vrai que tu as des fois du mal à te rappeler de certaines personnes, mais, par là même, tu te débarrasses aussi et sans effort du souvenir des fâcheux, des lourdingues et des casse-pieds. Concernant le souvenir de proches que tu as aimés, on peut considérer dommage de ne pouvoir les évoquer à la demande, mais le fait de n’être jamais traversé par leur image, permet de tourner la page plus vite que d’autres, lors d’un deuil par exemple. Sans compter que si vous n’aimiez pas ce proche, vous pouvez l’oublier très facilement. Et si vous le chérissiez, il vous reste les photos pour vous rappeler de ses traits. Plus tout le reste, bien sûr.

Trauma? Euh…

J’insiste sur ce point parce que je passe parfois pour quelqu’un d’un peu insensible. Lorsqu’une personne que j’aime disparaît, ça me touche autant que n’importe qui d’autre et, plus je l’aimais, plus ça me touche. Mais j’ai déjà remarqué que ça dure moins longtemps que pour d’autres personnes. Et je comprends maintenant, après en avoir discuté autour de moi, que beaucoup revoient mentalement la personne de manière à la fois très détaillée et totalement involontaire. De ce fait, tout revient avec : la tristesse, le manque, la solitude, les regrets qu’ils ressentent face à cette perte. Je n’en avais aucune idée n’étant jamais traversé par ce genre d’images, mon esprit ne m’impose pas ces souvenirs douloureux, au débotté, alors que je fais tout autre chose. Il me faut un déclencheur extérieur, un vêtement, une lettre, une photo retrouvée par hasard, bref je peux être pris au dépourvu mais pas par une image mentale qui s’impose à moi et me hante. J’ai donc moins de mal que d’autres à traverser mes deuils.

Statue, illustration de la mémoire et des souvenirs sans images mentales. Photo de K. Mitch Hodge sur Unsplash.
Photo de K. Mitch Hodgesur Unsplash

Je n’ai pas vécu de gros traumatismes dans ma vie mais, en tournée, nous avons un jour été stoppés à un endroit où venait de se produire un accident. Un choc frontal, entre deux véhicules, sur une départementale, avait causé la mort de deux personnes et probablement aussi, plus tard, la mort de celle qui venait en face. Les secours étaient en route mais pas encore arrivés, Je me souviens très bien que nous sommes restés dans le bus, pendant cinq à dix minutes, à une cinquantaine de mètres des deux personnes décédées. Leur voiture avait quitté la route et était tournée vers nous. On voyait très bien les deux ovales blancs de leurs visages, sans vraiment en distinguer les traits. Mais bon, on savait qu’on avait deux morts en face de nous et ça nous a tous marqués, moi comme les autres. Preuve en est, je suis capable vingt-cinq ou trente ans après de m’en rappeler et de vous en parler. Mais je n’ai jamais vraiment revu cette image, je suis incapable de la revoir et elle est incapable de surgir d’un coup dans ma tête. Même si j’y ai repensé parfois, le fait de ne pas revoir la situation a rapidement atténué le souvenir que j’en avais. Bref, mes souvenirs, même désagréables, ne peuvent me hanter avec autant de vivacité que quelqu’un qui se les projette mentalement.

Pour les lectures l’absence de représentation mentale de ce que l’on est en train de lire semble à certains comme un pain aux raisins sans les raisins. Mais cela vous autorise aussi à lire un livre dont vous avez déjà vu l’adaptation cinématographique en évitant que les images du film s’imposent à vous. Comme je l’ai expliqué, ça développe d’autres recoins de l’imaginaire dont l’image pourrait peut-être avoir entravé le développement chez d’autres, parce qu’ils n’ont pas eu à les solliciter. Comme un pain aux raisins aux framboises quoi…

Innervision is personnal

Concernant les rêves, bien sûr on regrette parfois de ne pas se souvenir surtout quand ça avait l’air sympa, mais je n’échangerais pas ma béatitude d’aller au lit en toute sérénité contre des images dont certaines pourraient me poursuivre et me gâcher le plaisir de dormir et la journée qui suit. Voire me faire redouter le moment de se coucher.

Homme levant la main. Photo de Zan Lazarevic sur Unsplash.
Photo de Zan Lazarevicsur Unsplash

En y réfléchissant, en pesant les pour et les contre je n’échangerais pas mon baril d’aphantasie contre deux barils d’hyperphantasie (vanne de vieux). J’aime ma vie, ma perception et ma “réalité” comme elles sont. Elles m’ont construit et je m’aime bien, sans excès ni forfanterie, juste je m’aime bien et je ne m’ennuie jamais. Donc pourquoi regretter, envier, vouloir changer?

Et la vraie question finalement n’est-elle pas. quel que soit le sens impliqué, sa présence ou son absence, plus les différentes combinaisons: est-ce qu’on ne loupe pas quelque chose en étant incapable d’expérimenter l’appréhension du monde qu’ont les autres? Je me demande s’il existe des gens capables de couper ou de graduer l’un ou l’autre de leurs “sens mentaux” à volonté? Ca ce serait top!

P.S. J’ai quand même un regret mais j’en parlerai dans le prochain billet…

 

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