Autres sens

Souvent aussi on me fait cette réflexion: “OK t’as pas d’images mentales, mais bon il te reste tous les autres sens.” Mouais…. Alors, euh… Pas du tout ! Je suis également incapable de convoquer un goût, une odeur ou une sensation tactile. Je suis littéralement tombé de ma chaise, bien plus que pour les images d’ailleurs, lorsque j’ai appris que certaines personnes avaient le goût de la cannelle en bouche ou l’odeur du café dans le nez rien qu’en lisant le mot et que d’autres pouvaient sentir leur main passer sur la peau de leur bien-aimé(e) sans que la personne soit présente. Pour moi, c’est presque plus incroyable encore que des personnes pouvant voir des images dans leur tête.

Photo de mains entrelacées, symbolisant la connexion humaine et les sensations tactiles
Photo de Alexander Grey sur Unsplash

Madeleines

Comme tout le monde, sans doute par le même processus que pour les images, je reconnais les goûts, les odeurs et les sensations tactiles que provoquent tel ou tel matériau, telle ou telle substance. Je sais qu’une poubelle pue et comment elle pue, je peux la reconnaître à l’odeur sans la voir, mais je ne peux convoquer cette odeur délibérément. Est-ce vraiment un problème 😉 ? Je sais bien que j’aime le goût de la vanille et je connais la sensation des draps propres et frais. Mais impossible des les susciter en leur absence. Le seul sens que je peux mobiliser “dans ma tête” c’est l’oreille. Je peux recréer mentalement n’importe quel morceau de musique avec les sons d’origine, qu’il s’agisse d’une symphonie ou d’un de mes groupes préférés. Mieux, je peux aussi créer des musiques dans ma tête avec tout: l’orchestration (dans mes limites hein…), les sons, les rythmes. Heureusement pour moi… En revanche, je ne les entends pas comme quand j’écoute vraiment un titre, je sais que je les recrée dans ma tête. J’imagine que ce doit être la même chose pour les autres sens quand on peut les invoquer…

Gros plan sur de la nourriture, illustrant les goûts et souvenirs culinaires qui ne peuvent être évoqués mentalement
Photo de melanie boers sur Unsplash

Pour tout le reste, là encore, j’ai besoin d’un déclencheur, d’une madeleine de Proust. Car bien sûr, j’ai mes madeleines moi aussi et tel goût peut faire remonter un souvenir d’enfance: les bonshommes en pain d’épice de Noël, les bonbons au miel ou le thé à la bergamote qui me renvoient forcément à ma mère et aux petits déjeuners du dimanche matin. Un parfum croisé dans la rue, la texture d’un tissu, l’odeur du bois fraîchement taillé, tout cela évoque pleins de choses, mais je suis incapable, au moment où j’écris cette phrase, de sentir ces odeurs, ces goûts ou ces contacts.

Réflexions

Si l’évocation d’une odeur vous fait la sentir, si une simple description provoque l’apparition d’une image dans votre tête, essayez de vous imaginer lisant Le Parfum de Süskind… sans aucune de ces deux facultés et de kiffer quand même. Vous avez du mal? Moi non. J’ai lu ce roman avec boulimie, j’ai compris, accompagné Jean-Baptiste Grenouille dans son obsession, ses dégoûts, son “ermitage” et sa marche meurtrière vers la perfection olfactive, bien que ne sentant aucune odeur et ne visualisant ni les lieux, ni les objets, ni les personnages. Je suppose que pour des livres comme celui-là, pouvoir évoquer les odeurs ça doit être un sacré plus, mais comment le savoir? Comment en mesurer le bénéfice?

Image du film 'Le Parfum' (2006), évoquant l'univers olfactif et l'obsession de Jean-Baptiste Grenouille
Image du film Le Parfum (2006)

D’un autre côté, au vu de la puissance émotionnelle de certaines “madeleines”, je pense que je détesterais les ressentir involontairement, inopinément, au détour d’une lecture, d’une discussion ou d’une rêverie. Je crois que je le supporterais assez mal. Cela me fait l’effet d’un grenier encombré, en désordre, rempli de souvenirs, de sensations, d’images empilées les unes sur les autres, d’un vrai foutoir quoi. Je ne me sentirais pas capable de penser clairement, sereinement au milieu d’un tel capharnaüm. Je comprends mieux maintenant l’expression “faire le vide”. Je n’avais jamais, jusqu’à présent, compris pourquoi les gens avaient besoin de faire le vide dans leur esprit. En ce qui me concerne, il m’arrive d’avoir besoin de freiner mes pensées, de les laisser dériver, de rêvasser. Je peux être débordé par mon agenda, par une accumulation de tâches, de demandes, de problèmes à régler. Mais mon esprit n’est jamais encombré d’images ou de sensations involontaires, je ne suis jamais assailli par mes souvenirs, sauf éventuellement en cas de “madeleine” fortement évocatrice, ce qui reste rarissime.

Image générée par IA représentant la diversité des perceptions sensorielles et la complexité des réalités parallèles vécues par chacun
Image Freepix générée par IA

Vertige

J’ai donc graduellement compris qu’en dehors de l’imagerie visuelle (voir des images, des scènes, des visages dans sa tête), existaient également l’imagerie auditive (sons avec leurs qualités), l’Imagerie tactile (textures, ambiances, chaud/froid), l’Imagerie olfactive (odeurs), l’Imagerie gustative (goût). Et j’en oublie peut-être. Quand on pense à toutes les combinaisons possibles, avoir les cinq, que quatre, trois, deux, une ou aucune, chacune jusqu’à un certain degré dans le spectre des possibles, on comprend que nous vivons tous dans des réalités parallèles que le langage tente d’unifier, de lisser , de normaliser, pour favoriser la communication malgré tout ce qui nous sépare. Et il est là le véritable vertige.

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