Rêves

Ici, ceux qui ont déjà un peu étudié la question vont retrouver des choses connues ainsi que d’autres, moins évidentes. C’est une des questions qu’on me pose en général: « Mais quand même, tu rêves non? ». Oui, enfin…

Alors, comment sont tes rêves ?

Ce n’est pas si simple… Comme pas mal d’autres aphantasiques, je sais que je rêve. Je sais aussi (enfin disons que j’en ai la conviction, plus quelques bribes (lambeaux?) de “preuves”) que, dans ces rêves, il se passe des choses, un peu comme dans un film, et que c’est en couleurs. Pour autant que je puisse m’en rappeler (je ne peux pas vraiment), tout est plutôt net pendant que je rêve. Oui, mais voilà: j’ai toujours été incapable de me remémorer quoi que ce soit. Incapable de convoquer quelque image que ce soit. Je me réveille et pouf! Plus rien n’est accessible, ni l’histoire, ni les images. Seul me reste, très exceptionnellement (environ un rêve sur… 100? 500? 1000?), le feeling général: c’était agréable ou déplaisant, ou loufoque. Éventuellement sur deux ou trois rêves dans ma vie je me souviens du thème général. Dans l’un, une montre que ma mère venait de m’offrir pour mes 7 ans, était perdue. Dans l’autre, 8 ou 9 ans plus tard, j’essayais de conduire mon petit frère à l’école sur une mobylette jaune et on n’arrivait jamais à destination. Passionnant, non? Encore une fois, il ne me reste aucun détail, aucune image et je n’ai rien de beaucoup plus récent en magasin. Pour moi, les nuits sont des trous noirs de bien-être et de chaleur. J’adore dormir.

Tête abstraite avec des éléments colorés, symbolisant la dissolution des souvenirs de rêves chez les aphantasiques
Photo de Merrilee Schultz sur Unsplash

Je me suis rendu compte très tôt que je n’avais aucun souvenir de mes rêves. Jamais ! Ou alors pendant la demi-seconde où je me réveillais et puis pschitt! Disparu! Ca pourrait sembler frustrant à première vue, mais, finalement, j’en suis plutôt satisfait. Ma compagne, certains amis, et d’autres, que je ne connais pas mais dont j’ai lu/vu les témoignages, sont souvent très affectés par ce dont ils ont rêvé, surtout leurs cauchemars et cela influe sur leur journée. Ils restent sous l’emprise de ce qu’ils ont ressenti (colère, peur, horreur, dégoût). Au mieux, cela leur gâche le petit déjeuner, au pire, ça les hante sur plusieurs jours. Certains même, appréhendent d’aller se coucher, craignant de faire ou refaire des rêves horribles et éprouvants. Pendant ce temps, moi, je ne refais jamais le même rêve et si ça arrive, je n’en sais rien, ce qui revient au même. Je vais au lit quand je suis fatigué, je me couche et, neuf fois sur dix, je dors comme un loir dans les dix minutes qui suivent. C’est un des avantages.

Veille et sommeil

Comment expliquer ce paradoxe: absence d’imagerie mentale volontaire à l’état de veille et présence d’images riches et détaillées pendant les rêves? Même si rien n’est complètement acté, il existe des pistes. D’abord les scientifiques distinguent l’imagerie mentale volontaire (durant la veille) et involontaire (durant le sommeil). Chez les aphantasiques, ils ont noté que le cortex visuel ne s’active pas (ou très peu) lorsque ceux-ci essaient de « voir » mentalement quelque chose. Leur mécanisme de génération d’images mentales “sur commande” semble déconnecté. Les deux zones qui en sont responsables sont dans l’impossibilité de communiquer. En gros, le projecteur marche sans doute mais sa lumière n’atteint jamais l’écran de veille. 😉

Tête abstraite avec des éléments colorés, symbolisant la dissolution des souvenirs de rêves chez les aphantasiques
Photo de Jeremy Yap sur Unsplash

Pendant le sommeil en revanche, le cerveau génèrerait des images de manière automatique et spontanée, sans effort conscient et la visualisation de ces images passerait par d’autres canaux. Les rêves solliciteraient donc des réseaux neuronaux distincts, notamment ceux liés à la mémoire, aux émotions et à la consolidation des expériences. Ces réseaux pourraient contourner les voies utilisées pour l’imagerie mentale volontaire. L’aphantasie pourrait ainsi concerner spécifiquement les voies cérébrales responsables de la *visualisation volontaire*, tandis que les mécanismes de génération d’images pendant le sommeil. resteraient intouchés. Il y a d’autres théories plus poussées mais celle-ci est la seule que je comprenne vraiment.

Attends, attends, mais… quoi?

Arrivé là, j’étais plutôt solide sur mes appuis, mais voilà que ce beau château de cartes d’effondre à la simple lecture d’un post sur Aphantasia Network posant cette question:

Je pense que certains aphants ont décidé que, puisque les souvenirs sont basés sur ce que nous voyons, entendons ou faisons, et que les rêves ressemblent à des souvenirs lorsque nous nous réveillons, nous devons donc imaginer des images pendant notre sommeil. Mais si tel est le cas, comment puis-je savoir s’il s’agit d’une image ou simplement d’un souvenir ?

Aaaaah mais lui !!! J’étais tranquille, j’étais peinard, je pensais avoir fait l’tour de la question et voilà qu’le gars me met l’doute: puisque je ne peux pas, en veille, rappeler ces images, comment être sûr qu’elles ont bien existé? Qu’il ne s’agit pas, comme pour mes souvenirs, d’une simple compilation de données et non d’images proprement dites… Comment savoir si la mobylette jaune était devant mes yeux ou si c’était juste l’idée d’une mobylette jaune que je chevauchais?

Illustration abstraite d'un rêve comme compilation de données, évoquant la question de la nature des rêves chez les aphantasiques
Dormeur, rêveur, compilateur – Image générée par IA

Pire: la nuit suivant la lecture de ce post, je suis réveillé par un bruit assez fort. Je réalise dans un demi-sommeil que j’étais en train de rêver. Telle la main qui sent le sable filer entre ses doigts, mon esprit essaie d’en retenir quelques grains. Ces grains de rêve me disent que j’évoluais dans une situation vécue dans ma jeunesse. Laquelle? Aucune idée! Mais je sais que je la revivais avec une personne que je ne connaissais pas à l’époque. Qui? Aucune idée, mais le sentiment d’un anachronisme grossier reste bien présent. Donc, toujours dormant à moitié, je tente un dernier effort pour voir en image la personne avec qui j’étais et là, bien sûr… Rien! Rien de rien de rien… Au matin, repensant à tout cela, je conclus que, finalement, il y a autant de chances que je rêve en images nettes et colorées qu’il y en a que je rêve comme « j’imagine » en état de veille: avec juste des compilations de données de toutes sortes mais pas d’images. Le seul moyen que j’aurais d’en avoir le coeur net, c’est de dormir avec des électrodes sur la tête. Je passe mon tour…

Encore un spectre

Comme pour les images mentales générées volontairement, il existe aussi tout un spectre de nuances pour les rêves chez les aphantasiques. Certains, comme moi, sont à peu près sûrs (enfin moi je le suis de moins en moins) qu’ils rêvent en couleurs, d’autres pensent rêver en noir et blanc, d’autres encore rêveraient en “mode dégradé” (images incomplètes, ou par bribes, floues etc.), certains même savent qu’ils rêvent sans images, comme quand ils sont réveillés. La dernière catégorie, extrêmement rare, déclare ne pas rêver du tout, jamais… On peut considérer que non seulement ils ne se souviennent pas de leurs rêves, mais ne se souviennent même pas d’avoir rêvé. Mais peut-être ne rêvent-ils pas du tout, qui sait?

Enfin, voilà pour les rêves en ce qui me concerne. Plus j’avance dans mon exploration, moins je suis affirmatif sur quoi que ce soit et plus je suis abasourdi du nombre d’appréhensions différentes du monde dont l’être humain est capable. Réalité vous disiez? Mmm…

La suite au prochain numéro…

FrançaisfrFrançaisFrançais