65 ans et je n’ai jamais pu créer une image dans ma tête, même en fermant les yeux, je n’ai jamais pu visualiser autre chose que du noir… du noir et encore du noir. Je suis entouré de gens qui, eux, ont des visualisations mentales vivaces et je ne me rends compte que depuis très peu de temps, novembre 2025, que la plupart des gens ne fonctionnent pas comme moi.
Bien sûr je savais que certaines personnes voyaient mentalement des images très clairement dans leur tête, mais, comme elles étaient toutes dessinateurs ou peintres, ou architectes, je pensais qu’elles constituaient un groupe d’exception et qu’il y avait finalement une logique: ces milieux qui reposaient beaucoup sur le visuel attiraient forcément les quelques pour cent de gens doués de cette faculté. Quant aux autres, il allait de soi pour moi que leur imagerie mentale était aussi inexistante que la mienne. De plus, chaque fois que j’ai eu des discussions sur le sujet c’était avec ces gens doués en dessin, photo, etc.
Pour moi, la logique était respectée: tu vois des images mentalement, tu les dessines, tu vois rien, tu ne dessines pas. J’ai toujours été nul en dessin donc, ça tenait parfaitement la route, no problemo.
Mais encore une fois, par un biais très humain et largement partagé, je présupposais que la majorité des gens était comme moi, percevait comme moi. On était tous plus ou moins doués dans un ou plusieurs secteurs, à la marge, mais l’essentiel était semblable. Tout le monde fait cela et se positionne ou positionne les autres par rapport à ce qu’il vit, ressent, voit et entend. Je vais considérer qu’untel est un poil trop émotif quand lui va me trouver un peu froid et insensible. Tous deux nous allons, non pas juger, mais nous faire une idée de l’autre par rapport à nous-mêmes. Bref, comme je l’ai relaté dans le post précédent, c’est un petit test, suivi d’une discussion avec ma fille et de quelques vidéos YT qui m’a permis de comprendre tout d’abord que, de ce point de vue, c’était moi qui faisait partie d’un groupe à part et pas ceux qui avaient une imagerie mentale et, ensuite, de mettre un nom dessus: aphantasie.
Cette découverte est vertigineuse pour moi, mais pas que: pour mes proches, pour les quelques potes avec qui j’en parle et qui ne connaissaient pas ce truc et ne soupçonnaient même pas que ce fut possible. Vertigineuse et en même temps pas du tout bouleversante: j’ai très bien vécu pendant 65 ans sans en avoir aucune idée, donc bien sûr cela va réaligner certains curseurs mais ça ne me fait pas péter un câble non plus.
Un peu d’histoire (vite fait)
En 1880, Francis Galton, cousin de Darwin, mène une enquête sur la vivacité des images mentales, il interroge systématiquement, un grand nombre de personnes sur leurs représentations mentales et leur précision. Durant l’étude, il rencontre des gens qui n’ont aucune image mentale, ce qui lui semble incroyable, car à l’époque (comme encore maintenant) la majorité des gens pensait que tout le monde avait des images mentales. Il rédige son rapport d’étude en mentionnant ces cas.
Or, de la fin du 19e siècle jusque dans les années 60 le behaviorisme règne en maître. En gros, on étudie le comportement, les réactions de gens à tel ou tel stimulus pour comprendre (et éventuellement manipuler) l’esprit humain ou animal (chien de Pavlov, test des enfants et des friandises). Les travaux de Galton sont étudiés sans que cela n’entraîne de suites.
Une vidéo de JamievsTheVoid qui fait bien le tour de la question: être animateur(rice) et aphantasique. Sous-titres en français disponibles.
Fast forward to 2005. Un médecin du nom de Adam Zeman, professeur de neurologie cognitive et comportementale, est amené à étudier le cas d’un patient qui avait la faculté de générer des images mentales mais l’a perdue après une opération du cœur. Il semble qu’il ait fait un AVC durant l’opération et, lui qui pouvait évoquer les visages de ses proches, enfants, petits-enfants, ne voit plus que… du noir. Zeman finit par publier son étude et ses conclusions en 2010. Elle circule tranquillement pendant cinq ans dans les milieux universitaires et scientifiques. Et, en 2015 le New-York Times et d’autres la médiatisent ainsi que le trouble de l’imagerie mentale qu’elle étudie.
Zeman reçoit alors plusieurs témoignages de personnes dans le même cas, mais, précisent-ils pas à la suite d’un accident ou d’une opération. Ils sont comme ça depuis qu’ils sont nés et mieux: ils ont pris conscience de cette différence en lisant les articles mentionnant l’étude. Comme moi, ils pensaient être dans la norme et découvraient tout à coup que… ben non.
Grâce à ce groupe de gens, Zeman et ses collègues de l’université d’Exeter mènent des expérimentations à plus grand échelle à base de questionnaires et de tests cognitifs. Ce fut le point de départ pour des études plus larges sur l’aphantasie. L’un des membres du groupe témoin va même créer l’ Aphantasia Network pour faire mieux connaître le phénomène et fournir des ressources aux aphantasiques.
Alors, heureux?
Au fil vidéos et des témoignages, en lisant les commentaires, je me suis aperçu qu’il y avait trois grandes réactions:
– la première, partagée par à peu près tous, c’est l’incrédulité qui existe aussi en sens inverse: “Comment? Il y a des gens qui voient des images dans leur tête?”. Ou à l’inverse: “Des gens qui ne visualisent rien mentalement? Ça existe? Vraiment?”. Comme je l’ai dit, la visualisation mentale n’a pas été une totale surprise pour moi, vu que plusieurs proches m’en avaient déjà parlé, mais je la pensais réservée à quelques happy few. En gros, je pensais qu’ils étaient les 3 à 5% de la population mondiale et que je me situais dans la vaste majorité. En revanche, et j’en parlerai dans d’autres posts, j’ai ressenti cette incrédulité totale quand j’ai appris que d’autres pouvaient mentalement recréer goûts, odeurs et sensations du toucher.
– l’envie, voire la jalousie, la découverte d’un manque, l’impression d’avoir loupé quelque chose sa vie durant. Si j’ai lu et entendu des témoignages allant dans ce sens, honnêtement cela ne m’a même pas effleuré. Comment une aptitude que n’ai jamais eue, sans laquelle j’ai très bien vécu depuis 65 ans, que j’aurais pu ignorer jusqu’à mon dernier souffle, comme ça a sûrement été le cas de beaucoup d’aphantasiques, pourrait-elle me manquer? J’expliquerai sans doute dans les posts à venir que je n’en voudrais même pas, si on pouvait m’en doter magiquement. Peut-être, si j’avais 20 ans, mais là… Non merci! Pis de toute façon c’est pas possible donc… 😉
– la troisième, aussi dingue qu’elle puisse paraître, est aussi largement partagée: finalement, ça ne change rien à la personne que je suis, ça ne la remet pas fondamentalement en question. Certes, on revoit certaines choses, on analyse et on comprend mieux certains aspects de notre vie, de nos relations aux autres, de nos apprentissages, de nos souvenirs, et on réaligne le tout à la lumière de cette révélation mais, tout bien pesé, je ne pense pas que ça aurait changé grand-chose. Du moins j’imagine…
Suite au prochain numéro…

