Lecture

Lire sans images mentales?

Encore une autre facette de la question. Comme j’en ai déjà parlé par ailleurs sur le site, je vous remets ce que j’avais écrit à l’époque: “…lorsque je lis un livre, bien sûr je me fais une idée des personnages mais tout cela reste assez flou: j’ai vaguement une corpulence, une coiffure éventuellement en tête mais rien de précis, pas de traits du visage, pas de vêtements particuliers, même, et presque surtout, si l’auteur les a décrits. Et je ne parle même pas des lieux que je n’imagine pas du tout, ou alors complètement de travers et juste pour servir de fond aux personnages. Les cartes imaginées par l’auteur, même combat (Dune, Le seigneur des anneaux etc.). Le pire est que je suis capable à la fois de vous dire que le film tiré du livre ne correspond pas à l’idée que j’en avais et de ne pas être en mesure de vous expliquer ma “vision” du truc, trop vague, trop fugace, trop parcellaire.”

Quand j’ai écrit ces lignes, je n’avais jamais entendu parler de l’aphantasie. On voit bien que je me doutais quelque part, sans me le dire vraiment, que d’autres se représentaient visuellement beaucoup mieux que moi l’univers et les personnages des œuvres qu’ils lisaient. Mais, là encore, je n’avais aucune conscience du gouffre qui pouvait exister entre moi et les autres ni de la diversité du spectre des expériences de lecture. Certains d’entre vous vont penser qu’il me manque tout un pan de la lecture, mais je ne vois pas les choses ainsi.

Femme souriante dans un tunnel en spirale, symbolisant l'immersion dans la lecture malgré l'absence d'images mentales
Plonger dans sa lecture – Photo de Vas Soshnikov sur Unsplash

No limit

Je peux témoigner que certain bouquins m’ont littéralement transporté, ont excité mon imaginaire, m’ont ouvert d’immenses champs de réflexion et d’émerveillement et m’ont marqué durablement: L’Ecume des jours, L’Automne à Pékin, La Métamorphose, Le Procès, Dune, Le Monde selon Garp, L’Oeuvre de Dieu la part du diable, Simetierre et bien d’autres. Des auteurs comme Vian, Kafka, Herbert, Stephen King, K.Dick m’ont captivé des heures, des jours durant. Je suis comme tout le monde, quand je suis accroché, je ne lâche pas le bouquin et je peux y passer la nuit. Et j’adore les longues sagas.

Cela pourra paraître paradoxal pour quelqu’un chez qui la lecture ne génère aucune image, mais, effectivement, je ne retrouve pas du tout dans les films ce que ces livres m’ont apporté. L’imagerie véhiculée par le film se surimpose à ce que j’ai ressenti, à mes réflexions, à mes rêveries et s’y juxtapose rarement. Je me retrouve souvent engoncé dans ces images plates, sans aucun rapport avec le relief que le roman avait pris dans mon esprit. Encore une fois, je ne parle pas d’images mais de pensées, sentiments, sensations, dépaysement, comme si, et j’en suis persuadé quelque part, l’absence d’images mentales décuplait la portée et la profondeur du récit. Pour moi, l’image du film est plus une contrainte, un frein, un carcan emprisonnant mon imagination, qu’une aide à bien visualiser ce dont le livre parlait.

Scène du film Dune avec un ver des sables, illustrant la différence entre l'imaginaire littéraire et les adaptations cinématographiques
Cours Forrest! Dune le film.

Le film “L’écume des jours” par exemple, me semble passer complètement à côté de la profondeur du livre et se perdre dans un esthétisme à la Amélie Poulain tout en insistant trop sur l’absurde du roman et pas assez sur l’amour des deux héros. Le premier Dune (pas vu la dernière version) avec Sting dans le rôle du méchant (!) c’est à pleurer et l’esthétique cyber punk des vaisseaux c’est pas du tout le trip que je m’étais fait, même si je ne saurais décrire quoi que ce soit moi-même, et si Herbert a, paraît-il, collaboré au film de Lynch. Mais je sais que ce n’était pas ça: là ça fait petit, minable presque. Ce qu’on aurait toléré sur une adaptation de Jules Verne semble ici complètement déplacé. La Voix des Bene Gesserit, sonne bidon, on se croirait dans Star Wars. Encore une fois ce qui est bon pour Darth Vader ne l’est pas pour Dame Jessica. J’arrête là puisque, de toute façon, je n’ai aucun choix alternatif à proposer. En revanche, les vers (et là j’ai aussi vu un trailer du nouveau), la façon, de les appeler, de monter dessus puis de les chevaucher, a rendu le processus plus tangible dans mon esprit. Curieux, non?…

Bref, selon moi, l’absence d’images mentales entraîne l’esprit beaucoup plus loin lors d’une lecture, même si je n’ai que peu le moyen de communiquer le détail de cette expérience intime. C’est l’impression (quand le livre t’emporte, je précise) d’être entièrement connecté avec l’histoire et son auteur, je ne dirais pas de la vivre, mais d’être au milieu d’un réseau dont les noeuds entrent en relation entre eux et avec votre esprit sans être limités par une quelconque visualisation. J’ai tout, tout autour de moi: les personnages, leurs caractères, leurs relations, les situations, les dialogues, le fil narratif, les évolutions de toutes ces choses, plus bien d’autres éléments. Je ne les vois pas mais ils sont bien présents. Et tout cela se connecte, se réarrange, bouge autour de moi pendant que lis. Je m’aperçois que cette description ne rend même pas compte du centième de ce qui se passe dans ma tête lorsqu’un livre me captive, c’est beaucoup plus que tout cela mais je n’ai pas les mots. Désolé.

Forme géométrique abstraite, représentant la connexion mentale et l'immersion dans un roman sans images visuelles
Vous me voyez? C’est moi au milieu, l’hexagone rose. Le reste c’est le roman… – Photo de majed swan sur Unsplash

Richesse intérieure

Après, il semble que ce ne soit pas la même came pour tout le monde: au fil des témoignages que j’ai pu voir, lire et écouter, un des aphantasiques a même déclaré n’avoir aucun intérêt pour la lecture. Ca lui est venu jeune, car il ne comprenait pas l’intérêt de lire des mots, alignés les uns derrière les autres. Cela n’évoquait strictement rien pour lui, n’enclenchait aucun interrupteur interne. Il expliquait aussi que les jeux vidéos avaient remplacé les livres pour nourrir son imaginaire, au point qu’il en est devenu, par la suite, un des spécialiste sur YT. Mais la plupart des autres témoignages expliquent, comme le mien, que lire sans forger d’images mentales n’empêche nullement de jouir de la littérature, d’y voyager, de s’y perdre, de s’y complaire. J’y vois aussi une différence de génération: enfant, seuls les livres avaient, à mes yeux, ce pouvoir d’évasion, lui, a vécu son enfance à l’époque de l’explosion des Nintendo et autres consoles.

Tout ça pour vous dire que l’absence d’images mentales, n’est en aucun cas une absence d’imagination. Cela induit une imagination différente, très vraisemblablement au moins aussi riche, mais autrement… D’ailleurs, au passage, lorsque je lis un essai politique ou social, je préfère franchement qu’aucune image ne vienne polluer ma réflexion. Mais c’est encore un autre sujet.

La suite au prochain numéro…

P.S.

Dernière chose: oui quand je lis j’ai une voix intérieure qui lit elle aussi . Elle reste en arrière-plan, neutre, sans ton, ou juste de temps en temps, mais pas trop, juste ce qu’il faut. Elle ne s’exclame pas, ne grimpe pas aux rideaux quand elle lit une question, ne se travestit pas pour interpréter tel ou tel dialogue. Elle ne me dérange jamais dans ma lecture. Par-dessus mon épaule, elle lit la même chose que moi, en même temps que moi, sans me gêner, prête à me corriger si je fais une erreur. Une espèce de compagnon de lecture qui met un point d’honneur à se montrer discret, à ne pas m’imposer un ton, des inflexions, à ne pas m’influencer en quoi que ce soit. Je l’ai aussi quand j’écris et là, elle devient un peu plus expressive: elle interprète ma ponctuation et me permet de juger de sa pertinence, elle relit mon texte autant de fois que je le fais moi-même. Je ne la remercierai jamais assez pour tout ce travail, aussi ingrat que nécessaire.

Aller plus loin

Une vidéo (en anglais) dans laquelle on a quelques témoignages d’aphantasiques à propos de leur rapport à la lecture et soulevant d’autres questions que je ne suis pas encore à même de traiter.

FrançaisfrFrançaisFrançais