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Langage et pensée

J’ai vécu il y a peu sur Facebook une expérience qui m’a donné le vertige.

Vertige devant la profondeur de l’idiocratie qui se profile pour notre société ou ce qu’il en restera dans 10, 20 ou 30 ans. Ça m’a donné envie d’écrire ces quelques lignes qui sont très loin de faire le tour du sujet (encore une fois, je suis juste un type lambda qui réfléchit dans son son coin, rien de plus).

On y va: je suis (du verbe suivre), depuis plusieurs mois, peut-être plusieurs années, une page Facebook appelée Pigeon Gratuit qui s’est donné pour tâche de dénoncer les abus de certains entrepreneurs ou particuliers qui veulent recruter des gens ou obtenir des services en faisant des propositions de stages, d’emplois bénévoles, précaires, ou demandent des services comme “l’ensemble des photos d’un mariage pour 50 euros”, ou bien encore des prestations musicales gratuites pour leurs startups trop cools, la réalisation d’un site web par des étudiants en communication etc. contre… de la visibilité, ou des promesses de CDD hypothétiques qui ne se réaliseront jamais. Bref des profiteurs, des arnaqueurs, des inconscients qui ne prennent même pas deux minutes pour se mettre à la place de ceux à qui ils s’adressent.

Photo de Sneha Cecil sur Unsplash

La page est tenue par trois ou quatre personnes qui se relaient pour publier. Ils font mouche 9 fois sur 10 et de mon point de vue, ce travail est à la fois salutaire, intelligent et révélateur de la dureté de l’époque. En février 2024, l’un d’eux publie une BD très bien faite pour montrer comment, sous couvert de concours, on pousse les gens à travailler gratuitement pour ensuite utiliser leur travail contre la remise d’une “médaille en chocolat”. C’est bien tourné, agréable à lire mais avec des fautes d’orthographe régulières. Dans la mesure où cette BD est faite pour informer, donc pour être partagée et reprise de multiples fois, je poste un commentaire dans lequel je commence par féliciter l’auteur, soulignant que je suis 100% d’accord avec lui, mais notant qu’il est dommage que toutes ces fautes d’orthographe grèvent le propos. Je propose même de lui donner un coup de main pour la correction, de manière entièrement bénévole.

Aussitôt se lèvent des défenseurs autoproclamés de l’auteur qui font valoir que je “pinaille pour pinailler”, que mon commentaire est hors-sujet, méprisant, infantilisant et que je fais montre d’une volonté de domination aussi insupportable qu’illégitime. D’autres ironisent parce que j’ai écrit “ftes” à la place de “fautes”, ce qui disqualifierait mon intervention. Je réponds que je ne suis pas un “grammar nazi” comme on dit sur les réseaux, que “ftes” est l’abréviation usuelle de “fautes”, que je fais moi-même des fautes d’orthographe et que je suis très content quand on me les signale. Je reprends alors une bordée de coms hostiles d’où il ressort que mon intervention est “bien triste” car je ne me rends pas compte de “l’effort fourni bénévolement par l’auteur”.

Ben justement si ! C’est même ce qui m’a poussé à écrire ce com.

Ajax lave plus blanc que blanc

Là un chevalier blanc tente une accalmie en m’écrivant: “Soyons d’accord sur le fait que nous ne sommes pas d’accord et restons en là.” Je trouve ça à la fois facile et idiot. Autant dire que “tout est dans tout, que tout se vaut et donc que rien n’a d’importance finalement”. Je n’ai pas lancé les hostilités, je n’avais aucune intention de nuire, bien au contraire. Mais là, le gars m’a chauffé. Je réponds donc que si on parle de l’effort de l’auteur, ben raison de plus! Pourquoi gâcher cet effort par ces quelques fautes d’orthographe? Ensuite, “Vous avez bien compris ce qu’il voulait dire”. Oui. Je comprends aussi un enfant qui commence à parler ce n’est pas pour ça que je ne vais pas l’aider à enrichir son vocabulaire.

Chevaliers blancs surveillant le flot des commentaires – Photo de Ember Navarro sur Unsplash

Le chevalier me répond:

— cf message précédent. (Soyons d’accord blablabla…)

— (Me) Oui, ce n’est donc pas une discussion: vous assénez et vous bottez en touche dès qu’on vous répond. Dernier exemple: vous faites faire une peinture custom sur votre voiture, ça vous plaît mais il y a quelques craquelures sur le vernis. Vous ne les signalez pas, car ce serait « triste, vu l’effort fourni par le peintre »?

 

Suite à cela, le mec monte dans les tours:

— (Chevalier Blanc) ok, vous voulez discuter ? Allons-y.

1. à quel moment l’auteur vous a demandé des conseils quant à sa production ? Conseils non-sollicités, ça vous parle ?
Donc il ne faut donner des conseils qu’à ceux qui en demandent. CQFD

2. l’auteur vous dit littéralement qu’il prend sur son temps libre (et gratuit) pour produire ces bandes-dessinées, comment pouvez-vous vous permettre de lancer « ça ne demanderait pas un gros effort de le faire corriger par quelqu’un ». Mais qu’en savez-vous ?
Je le sais car je suis prêt à le faire avec lui, ça prendra 1/4 d’heure maximum.  Je ne précise même pas que j’ai été instit parce que là, je risque le lynchage 😉

3. Vous infantilisez l’auteur « quand un enfant blablabla ». Ce n’est pas votre enfant, vous n’êtes pas son père, restez à votre place.
N’importe quoi. Je suis tellement ébahi par ce que je viens de lire que je ne sais quoi répondre tellement ça sent la psychologie de comptoir basse de plafond.

4. Vous n’êtes pas le client ici, vous n’avez rien eu a débourser pour lire la bande-dessinée, donc votre comparaison avec la peinture custom n’a aucun sens.
C’est gratuit donc n’améliorons rien surtout.

5. Les remarques sur les fautes d’orthographe sont une profonde expression de mépris et de domination. Je continue, ou vous pouvez vous remettre en question et admettre que votre remarque était déplacée ?
Mais vous êtes à la masse ? Aucun mépris, aucune domination. J’étais plutôt dans une démarche constructive. Je pense que c’est votre intervention qui était déplacée.

Et je vous en épargne un bon paquet. Si vous voulez tout lire, le lien est ICI.

Vous avez dit norme?

Alors bien sûr que dans l’orthographe française on trouve des incongruités, des lettres muettes qui parfois ne sont là que par la grâce de copistes des siècles passés qui, payés à la ligne, ajoutaient des lettres ou leur donnaient des formes alambiquées, mais il en existe aussi tout un pan qui est logique, instructif, passionnant. Logique car découlant de l’étymologie, de la conjugaison, de la grammaire. Instructif en nous renseignant sur le sens, l’origine ou la famille d’un mot. Passionnant, car cela nous amène souvent à reconsidérer des choses que l’on croyaient acquises, à adopter de nouveaux points de vue. Bref, l’orthographe c’est une des clefs (avec d’autres comme la conjugaison, la grammaire, l’étymologie, la syntaxe, le contexte) de la compréhension de la mécanique de notre propre langue (ou d’une langue étrangère par la suite) et donc de l’élaboration, de l’affinement de notre pensée, de notre communication, de notre appréhension des nuances, du plaisir que l’on prend à lire etc.

Je sais aussi que beaucoup, y compris l’auteur de la BD d’après ce que j’ai vu dans un autre post, voient l’orthographe uniquement comme normative, comme outil de domination des classes “supérieures” sur les travailleurs, les pauvres, les dominés quoi. Je répond que oui, il y a des bien des secteurs ou peut se nicher la volonté de domination des classes dites supérieures (le blé, les maisons, les bagnoles, les vêtements, la bouffe, les loisirs coûteux, les vacances, les femmes aussi malheureusement) et le langage en fait partie.

Photo de Shane sur Unsplash

Mais dites-vous bien que ces classes “supérieures” trouveront toujours le moyen de se distinguer de la plèbe, de vous ostraciser. Mais ce n’est pas une raison pour leur laisser les outils qui nous permettraient de les combattre, dont l’orthographe. On peut appartenir à une classe sociale peu aisée et être bon en orthographe. On n’en devient pas oppresseur pour autant.

Une norme, au-delà d’une simple contrainte, peut être aussi un point d’accord, un outil de compréhension et de communication entre membres d’une même société, d’un même pays, voire d’un même monde. Exemple: on appelle tous la couleur rouge: « rouge ». C’est une convention. On ne sait pas si on voit tous la même chose, la même teinte. Mieux, on est pratiquement sûr du contraire. Mais le fait de nommer cette (ces?) couleur(s) de la même façon, nous permet d’être d’accord, de communiquer, de nous assurer qu’on parle bien de la même chose, tout en la percevant différemment. Pareillement, l’orthographe permet, à l’écrit, d’échanger avec une certaine précision, grâce à des conventions que l’on a en commun. L’orthographe est aussi une manière de partager et trop de gens l’oublient.

Ouémétaconpri, non? Béalor?

Ou : « L’orthographe n’a aucune importance du moment qu’on comprend. » C’est en partie vrai, mais non pertinent à moyen et long terme. Cela ouvre la porte à une dégradation décomplexée de l’orthographe et du langage qui, petit à petit, nous conduira inévitablement jusqu’au moment où on ne se comprendra plus. Et là, il sera trop tard: on sera dans le mur. Promenez-vous sur le bon coin et vous verrez déjà nombre d’annonces difficilement compréhensibles.

On comprend, c’est vrai… Et sans l’image? C’est déjà plus dur. En route vers l’incommunication…

Négliger l’orthographe, la mécanique de la langue et sa compréhension est le plus court chemin vers l’idiocratie. L’orthographe qu’elle soit grammaticale ou d’usage est une des garanties (parmi d’autres) du développement de notre esprit, de notre liberté de penser et de la cohésion d’une société. Tout cela a déjà été dit, mieux que par moi, notamment récemment par un type dont je n’aime guère le parcours politique (de Chevènement à Marine en passant chez Dupont-Aignan), mais qui a raison quand il dit qu’en appauvrissant le vocabulaire, en simplifiant l’orthographe et en amputant la conjugaison de certains modes et temps, on appauvrit de fait notre capacité de réflexion, on coupe notre accès aux nuances et on prive nos esprit d’outils de construction, indispensables à l’élaboration d’une réflexion globale, mesurée et intelligente.

On peut aussi souligner que l’absence de vocabulaire, de gradation, de maîtrise (même imparfaite) du langage entraîne des incompréhensions mutuelles, sources d’escalade, verbale voire physique. Quand on frappe quelqu’un pour un soi-disant “manque de respect”, qu’on le poignarde pour une clope refusée, quand on immole une jeune femme dans un local à poubelle parce qu’elle préfère mettre fin à une relation amoureuse, quand on brûle des cinémas, qu’on tabasse des nanas seins nus venues perturber une manif, qu’on agresse une mamie et sa petite-fille en pleine rue, sans raison ou qu’on tue des profs parce qu’on écoute des prêches à la con sans être capable soi-même de faire la part des choses en allant à la source, que se passe-t-il? On choisit délibérément de tourner le dos à l’intelligence, d’abdiquer notre libre arbitre, notre liberté de choix et on se met dans la main d’autres personnes qui vont nous manipuler. Et je ne parle pas forcément de manipulations cyniques: les manipulateurs peuvent très bien être persuadés du bien-fondé de leurs actions, ça ne change rien pour les manipulés. Ils sont soumis, conduits comme des bœufs là où on veut qu’ils aillent.

RAB

En ce qui me concerne, vous pouvez écrire comme vous le voulez, voire ne pas écrire du tout, je m’en fous royalement! Mais je ne vous lirai pas, je ne partagerai pas vos posts, même si je suis d’accord avec vous, je n’accepterai jamais d’utiliser des horreurs comme l’écriture inclusive, je n’emploierai pas les simplifications gerbantes de l’orthographe. Pourquoi? Parce que je n’accepte pas de propager l’inculture, de favoriser la bêtise et que je ne veux pas vivre dans le monde du premier degré constant, de la satisfaction immédiate et du “Tout se vaut donc rien n’a d’importance”.

Et puis, si on y réfléchit deux secondes: qui simplifie l’orthographe? Qui a intérêt à cultiver l’immédiateté au détriment du long terme? Qui préfère miser sur l’oral, volatile et si possible pauvre en vocabulaire, contre l’écrit, la trace, la précision? Qui cherche à favoriser la réaction épidermique par rapport à la réflexion? Qui, sinon ces mêmes classes “supérieures” et dirigeantes? L’orthographe et plus largement le savoir, est un outil d’émancipation, de construction et d’élévation de la pensée. Lui tourner le dos, c’est abandonner aux dominants les outils qui nous permettent de les combattre, les leviers pour sortir notre tête de l’eau alors qu’ils tentent de l’y maintenir.

A quoi sert un Hanouna, sinon à nous divertir, au sens premier du terme: faire diversion? Pendant que vous le regardez, vous êtes détournés de ce qui compte vraiment, des sujets sérieusement préoccupants, du fait qu’il travaille pour une chaîne dirigée par un catho intégriste tendance très autoritaire par exemple. Le même qui finance Zemmour et Mme Nièce. Vos pensées (si tant est que cette partie de votre cerveau soit sollicitée par ces programmes) se tournent ailleurs, vers le futile, l’instantanéité, la réaction à chaud. Bref, à quoi sert-il sinon à vous la mettre bien profond et de la façon la plus vulgaire en plus?

Un tweet : un contresens, une faute de conjugaison, deux accents et une apostrophe en vadrouille. Peanuts à côté de la vacuité de son émission.

WTF? LOL! TKT…

Cette course vers le clinquant, l’insipide, le vide intellectuel, se retrouve dans tous les domaines, pourquoi accepter cela? Pourquoi renoncer à tout ce qui vous (nous) permettrait de sortir de la course à la médiocrité dans laquelle on veut nous enfermer? Renoncer à s’éduquer, s’instruire, réfléchir, lire, apprendre c’est accepter à terme (5, 10, 20, 50 ans) de devenir une société de zombies rivés sur leurs écrans pour se moquer de la nouvelle vidéo de tel ou tel à grand coups de memes, ou pour mener des batailles épiques sur X (Twitter c’était, semble-t-il, encore trop compliqué comme nom): “Choqués ou pas par la tenue transparente de Miley, Aya, Jennifer ou autre Zendaya à la quarante-douzième édition des What The Fuck Awards ?”. Le tout en commandant de la junkfood sur Bouffadom.com et en surveillant la progression de l’esclave scotché à son triporteur électrique et prisonnier de son statut d’autoentrepreneur qui nous l’apporte.

Ça vous tente? Pas d’impatience, ça s’en vient, ce sera pas long comme on dit au Québec.

Wesh Gros…